Ils sont peu visibles dans notre société, mais ils ont décidé de s’exposer au grand jour et de revendiquer leur orientation sexuelle . Aujourd’hui, l’association AVA, Association pour la visibilité asexuelle, organise la « Journée de l’asexualité ». Cette association a pour mission, comme son nom l’indique, de rendre visible et existante l’asexualité. Revendiquer une absence de sexualité en tant que sexualité à part entière, voilà qui pourrait sembler paradoxal.
Le sujet me fascine depuis la sortie il y a trois ans de No sex, le livre de Peggy Sastre qui traite du sujet. Je l’avoue, cet ouvrage est resté mon livre de chevet quelques temps, à une époque où je vivais moi-même une période de remise en question passagère quant à ma sexualité. Une crise de foi en somme, pour quelqu’un dont le métier tourne essentiellement autour du corps. Je n’avais jamais entendu parler des asexuels jusqu’à lors, et j’admets les avoir trouvé dans un premier temps légèrement geignards quant à leur condition. J’y ai découvert qu’ils affirmaient se sentir exclus et considérés comme des anormaux, au même titre que les LGBT. Je me disais qu’ils exagéraient légèrement, et que, dans notre société, mieux valait être asexuel(le) que trop sexuel(le). J’avais tort.
Le sujet m’interpellant, j’ai fait à de nombreuses reprises l’expérience d’en parler autour de moi, d’évoquer leur existence, de relayer leurs revendications. Et, effectivement, les asexuels n’exagèrent pas, ils suscitent bel et bien du rejet. On se moque d’eux, on les traite de bigots, voire on les considèrent carrément comme des ennemis de la liberté sexuelle. Sauf que le principe de la liberté sexuelle est de disposer de notre corps comme nous l’entendons. Cela signifie donc que nous sommes libres de faire l’amour avec qui cela nous chante, mais que nous sommes également libres de ne pas faire l’amour du tout.
Ni chastes, ni abstinents, ni homo refoulés : juste asexuels
S’il y a une subtilité à saisir, c’est bien que les asexuels ne le sont pas par choix, mais par orientation. C’est en cela que leur combat recoupe en partie celui des LGBT. Non, on ne se réveille pas un matin en ce disant « Tiens, je vais devenir asexuel, c’est tellement swag ! ». On l’est, un point c’est tout.
« Beaucoup de personnes asexuelles se sentent « défectueuses », car elles ont le sentiment de ne pas avoir les mêmes besoins et les mêmes désirs que tout le monde. Beaucoup d’autres sont en proie à des sentiments de honte, et l’attitude des pairs, parfois inappropriée, voire ouvertement hostile, peut aggraver cette situation. Essayer à tout prix d’être « normal » peut mener beaucoup d’asexuel·le·s à s’enfermer dans des vies malheureuses », peut-on lire sur le site AVA.
On peut être asexuel et en couple
Cette orientation concerne 1% de la population, un pourcentage faible, mais finalement loin d’être totalement inexistant. Certains d’entre eux sont en couple, preuve que l’absence de désir n’empêche pas l’amour. Lorque on est asexuel, on peut être romantique, ou « aromantique », il n’y a pas de règle. Une section spéciale pour les partenaires d’asexuels, « Relation sexuel-asexuel« , est ouverte sur le forum du site de cette communauté. Car tomber amoureux d’un(e) asexuel(le) n’implique pas d’être soi-même asexuel(le). C’est d’ailleurs souvent là que résident de grandes difficultés pour faire perdurer la relation. Et les asexuels eux-mêmes peuvent avoir parfois occasionnellement des rapports sexuels, sans pour autant changer d’orientation. C’est en cela que les asexuels diffèrent des abstinents qui, eux, s’imposent coûte que coûte une chasteté. Les abstinents désirent mais ne couchent pas. Les asexuels, eux, ne désirent pas du tout, ils ne réfrènent donc aucune pulsion.
Injonction d’aimer le sexe à tout prix et psychanalyse de comptoir
Dans une société hypersexualisée où l’érotisme est omniprésent dans l’ensemble de notre environnement culturel (publicités, films, internet, clips, magazines, mode…), être asexuel suscite bien des interrogations. Nous sommes nombreux à être tentés de nous lancer dans de la psychanalyse de comptoir afin de trouver une explication rationnelle à leur orientation : « Ils ont subi un traumatisme dans leur enfance », « Elles n’ont pas trouvé d’amant suffisamment doué pour leur faire aimer le sexe », « Ils ne sont pas au clair avec eux-mêmes et refoulent des désirs homosexuels », « ils n’ont pas assez confiance en eux pour avoir des rapports », etc. Or, tout comme pour l’homosexualité, il n’existe pas toujours d’explication à tout. Oui, on peut être asexuel tout en ayant eu une enfance heureuse, sans mère castratrice ni père abandonnique. Une jeune femme « sexuelle » a d’ailleurs publié sur le site AVA un témoignage touchant à propos de sa soeur jumelle asexuelle, prouvant ainsi que cette orientation ne dépend ni d’un facteur génétique, ni d’une éducation spécifique.
Faut-il alors chercher du côté d’un contexte socio-culturel et d’un rejet de l’hypersexualisation ? Sur le tumblr de La journée de l’asexualité, on peut y lire le témoignage d’un homme qui semble y voir une explication :
« Je pense que l’asexualité est produite par un certain contexte socio-culturel – celui de la consommation de masse – et que les asexuels proposent un être au monde qui refuse un état de fait de notre société de consommation. Ils aspirent pourrait-on dire à une « paix du désir », à un désir qui ne soit pas compulsif et ne mène pas à la violence, ni non plus à la consommation (et à la production) à outrance. Mais cela n’en fait pas pour autant un « choix » ou une « revendication ». Se vivre asexuel, c’est constater en soi l’échec de toutes les sollicitations sexuelles de nos sociétés. »
Mais cette analyse est-elle réellement partagée par tous les asexuels ? Inclure cette dimension politique dans l’explication de son orientation, n’est-ce pas finalement revenir sur ce postulat qu’il ne s’agit en aucun cas d’un « choix » ? Justifier son asexualité en parlant de la société de consommation, n’est-ce pas de nouveau glisser dans une revendication de chasteté ?
L’association Ava rappelle que « l’asexualité n’est pas l’anti-sexualité ! Ne pas vouloir avoir de relations sexuelles n’est pas du tout la même chose qu’avoir une attitude négative à l’égard du sexe. Les attitudes à l’égard du sexe diffèrent selon les personnes, mais très peu de personnes asexuelles ont une attitude négative à l’égard du sexe. Et il faut aussi se rappeler que ce type d’attitude se retrouve aussi chez les personnes qui ne sont pas asexuelles. La plupart des asexuel·le·s ont en fait une attitude très positive à l’égard du sexe et beaucoup se déclarent même « sex-positives ». »
Alors finalement, ne cherchons surtout pas à interpréter ni à comprendre. Ou si compréhension il y a, ce n’est pas des raisons de leur orientation, mais des raisons de leurs revendications et de leur sentiment de rejet. Vivre l’asexualité sans honte, voilà le but de cette journée, qui permettra peut-être à certains asexuels de faire leur coming out.












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Autant ce (choix/orientation/mode de vie/…) est respectable, autant sa revendication « sociale » relève d’une déviation mentale. A t on besoin d’être « catalogué » pour être ? Est ce qu’il va falloir exhiber le nombre de « like » sur son front pour s’estimer ???
Merci pour ce billet. J’annonce d’emblée que je suis l’auteur du billet sur l’ »explication » socio-culturelle. Votre reproche sur un possible retour à une justification, qui n’a pas lieu d’être concernant l’asexualité, est tout-à-fait exact.
Mais je voudrais préciser pour qu’il n’y ait pas de méprise de la part des lecteurs qu’il ne s’agit pas pour moi d’en appeler à l’éradication du sexe dans nos sociétés ! Au contraire, il est important que ceux qui ont envie de sexe (avec qui que ce soit) puissent le faire librement. Comme l’écrivait Nietzsche dans son Zarathoustra (pardon pour l’apparent pédantisme) : « À qui pèse la chasteté, il la lui faut déconseiller, de peur que de l’enfer elle ne devienne le chemin ». Je voulais juste remarquer (peut-être à tort) qu’il me semble que les asexuels disent quelque chose de nos sociétés. Après cette position n’engage que moi et chaque asexuel a sa manière de vivre son asexualité, comme, sans doute, chaque sexuel a sa manière se vivre sa sexualité.
Olivier
Juste frigide quoi !
Le coming-out se fait à chaque fois que l’on parle de soi à des interlocuteurs différents. M’enfin oui, il faut une première fois.
Perso, je suis devenu assexuel malgré moi, suite à une dépression suivie d’une période où je ne parlais que de moi. Mais j’étais prédisposé… adolescence compliquée oú je ne vivais que le côté platonnique de l’amour. Idéalisation extrême des femmes, avec des moments de mysoginie pour compenser.
L’onanisme a représenté l’essentiel de ma sexualité.
Je me considère impuissant depuis j’ai essayé plusieurs fois de faire l’amour (ou de baiser) avec différentes partenaires. Les images porno ne me font plus aucun effet depuis 5 ou 6 ans. J’ai néanmoins des érections matinales au réveil, mais je n’aboutis que très rarement mes masturbations quand je m’y risque.
Donc oui, je suis bel et bien assexuel. Merci pour le mot, il m’échappait
Merci pour ce billet. J’annonce d’emblée que je suis l’auteur du billet sur « l’explication » socio-culturelle. Votre reproche sur une possible justification, qui n’a pas lieu d’être concernant l’asexualité, est parfaitement justifié.
Mais j’aimerais dissiper un possible malentendu quant à ma position. Il ne s’agit pas pour moi d’en appeler à une éradication du sexe dans nos sociétés ! Tout le monde doit avoir la liberté d’avoir des relations sexuelles avec qui que ce soit s’il en a l’envi. Et comme l’écrit Nietzsche dans son Zarathoustra : « À qui pèse la chasteté, il la lui faut déconseiller, de peur que de l’enfer elle ne devienne le chemin ». Je voulais juste tenter, sous forme d’hypothèse, de mettre en évidence ce que l’asexualité a à dire sur nos sociétés. Après, cela n’engage que moi, et chaque asexuel a sa manière de vivre son asexualité – comme, sans doute, chaque sexuel a sa manière de vivre sa sexualité.
Olivier
Bonsoir Ovidie,
Je souhaitais simplement vous remercier pour ce « ticket » – ce beau billet, disons-le, de première classe…
J’y ai reconnu un de mes amis, que j’ai orienté grâce à vous vers AVA. Oui, merci mille fois!
C’est quand même un petit peu surprenant… Et si on ne trouve pas d’explication médicale à l’affaire, c’est peut-être aussi faute d’avoir cherché: Après tout, il y a sans doute des choses plus urgentes que de faire des stats sur le taux de testostérones de cette population, par exemple, pour les hommes.
Reste que ne pas avoir de désir sexuel… ou même de besoin purement physique après une période d’abstinence (en général forcée par quelque facteur extérieur), cela peut surprendre: Moi j’ai l’impression d’avoir les balloches dans un étau au bout d’une semaine. Faut que ça sorte, c’est crise du logement là dedans ;o). Sans parler d’une irritabilité qui va croissant avec les jours sans.
Bref, quand on voit que même les handicapés réclament un droit à assistance dans le domaine… ce qu’on comprends à se sentir l’envie prisonnière des limites d’un corps diminué (de quoi devenir dingue)… c’est vrai qu’on a un peu de mal à imaginer l’asexualité possible: J’ai connu des filles devenues gouines faute d’avoir jamais pris leur pied avec un mec, parfois avec des raisons physiques tout à fait objectives (étroitesse extrème rendant tout acte douloureux) ou des raisons psychologiques que l’on peut comprendre. Pour un mec, on peut aussi imaginer possible une prostate plus sensible que le gland: Le désir n’est pas en cause!
Ne pas avoir ce truc implanté si profond dans le bonobo qui sommeille en chacun de nous, c’est cela le problème: Tout simplement impensable.
Mais bon, s’ils sont vraiment heureux ainsi n’y pensons pas!