Cette semaine, « Ovidie » a 14 ans. N’allez pas croire que mes chevilles aient enflée et que je me mette à parler de moi à la troisième personne ! Mais cette semaine est un peu spéciale. Il y a 14 ans, je mettais pour la première fois les pieds sur un tournage, et j’apposais mon nom de scène sur un contrat, créant ainsi mon alter ego. L’occasion de dresser le bilan d’un métier qui a subi de nombreuses mutations, pour le meilleur, mais peut-être aussi pour le pire.
Dimanche 1er mai 1999, fête du travail, un bien curieux jour pour entrer dans la vie active. Symboliquement, cela annonçait que mon choix de carrière allait se situer en dehors des clous.
Alors que je faisais mes premiers pas, d’abord en tant qu’actrice, je me souviens avoir épié une conversation amusante entre un réalisateur et un acteur de renommée mondiale (je vous laisse deviner lequel). Ils disaient à mon sujet que ma carrière n’avait aucune chance d’excéder deux mois car j’imposais trop de conditions à mes prestations. Et moi, intérieurement, je croyais fermement au vieil adage « Qui veut aller loin ménage sa monture« . Et j’avais raison. Car durant 14 années, j’ai vu des actrices arriver, se prendre pour des stars, puis retomber dans l’anonymat. J’ai vu des maisons de productions se créer, fanfaronner, puis mettre la clé sous la porte. J’ai aussi assisté à des drames, des morts subites. Des filles, prises dans l’euphorie d’une starification éphémère, dépasser toutes les limites des pratiques qu’elles s’étaient fixées, et le regretter amèrement ensuite.
Très rapidement, je me suis mise à fuir comme la peste les dessous du star system. Je refusais systématiquement toutes les soirées mondaines dans lesquelles il fallait soit-disant impérativement être vue, et préférais tricoter chez moi. Je n’ai jamais touché ne serait qu’un milligramme de cocaïne (une prouesse dans le milieu de l’audiovisuel, et pas seulement du porno !) et ne buvais pas une goutte d’alcool. Je ne tournais pas souvent, j’étais trop affairée à développer mon autre carrière, la « vraie », afin de réaliser mon premier film à 19 ans et d’être publiée chez Flammarion à 21 ans.
Les Jayne Mansfield des temps modernes
En cette fin d’années 90, le milieu du X constituait un environnement cinématographique cocasse. Il s’agissait d’un cinéma populaire, souvent de bas étage, mais d’un cinéma tout de même. Chaque année, tout le monde se rendait à la Grand Messe des Hot d’Or qui avait lieu durant le festival de Cannes, et les starlettes se faisaient prendre en photo sur la croisette. Telles des Jayne Mansfield des temps modernes, elles tournaient dans des nanards, mais étaient adulées. Certaines d’entre elles grimpaient les marches dans leur robe étincelante. Je me rappelle d’une soirée co-organisée par Marc Dorcel et la très sérieuse maison de production Haut et Court, à l’occasion de la sortie du film Le Pornographe de Bertrand Bonello, avec Jean-Pierre Léaud, dans lequel je jouais. Preuve que ces deux milieux n’étaient pas totalement opposés. Les contrats se signaient dans l’ambiance bling-bling des grands hôtels. Et c’est d’ailleurs autour d’une table à Cannes, à peine un an après avoir joué dans mon premier film, que Marc Dorcel décida de me confier l’écriture et la réalisation de sa prochaine production.
2001-2002 : le début du déclin
2001, dernière année où les Hot d’Or se célébraient à Cannes, Loana se faisait prendre par derrière dans une piscine dans l’émission de télé-réalité Loft Story, annonçant que l’hypersexualisation de la société était en marche. Ce qu’on appelait à l’époque « le porno chic », c’est à dire la reprise des codes de la pornographie dans le milieu de la mode et de la publicité, faisait fureur. Des scènes explicites étaient incorporées dans des films sortant en salle, interdits seulement aux moins de seize ans. La pornographie, plus insidieuse, s’incrustait dans les abris bus, dans les clips de rap, dans les émissions de télé-réalité. Paradoxalement, 2001-2002 correspondait également à une période où on ne cessait de réclamer l’interdiction la « vraie » pornographie, celle qui pourtant était sous blister réservée aux majeurs, ou diffusée seulement après minuit. Le double-cryptage fut instauré pour les films de catégorie 5 diffusés à la télévision. Les stars du X, si présentes sur les plateaux de télévision, furent du jour au lendemain persona non grata, disparaissant ainsi du PAF, alors que l’hypersexualisation continuait tranquillement à s’étaler dans l’ensemble de notre environnement culturel. Si Loana forniquait en direct dans une émission tout public, il fallait que la pornographie grimpe d’un cran pour justifier son statut. L’ADSL se développa dans l’ensemble des foyers, et ce fut le début d’une lente agonie…
Les petits consommateurs de VHS et lecteurs de revues de charme purent alors se cacher derrière l’anonymat qu’offrait internet, et taper les mots-clés les plus sordides dans leurs moteurs de recherche. De la même manière qu’ils purent cliquer sur des vidéos de décapitation ou de filles déféquant dans un cornet de glace (on se souvient du célèbre 2 girls 1 cup qui a été vu par des millions d’internaute), ils purent également cliquer sur des vidéos porno plus avilissantes les unes que les autres. Pourquoi se priver ? Après tout, qui les observait ? Personne. Avant l’ADSL, il fallait affronter le regard du buraliste ou du loueur de vidéos. Avec le développement d’internet, plus personne n’était présent pour juger les masturbateurs solitaires devant leurs écrans.
Des actrices en mutation
Si la motivation de beaucoup d’actrices X était autrefois de devenir célèbres, voilà bien longtemps que cette starification a disparu pour laisser place parfois au sordide, comme cela a été le cas il y a encore une semaine avec la fausse séquestration de « Nikita Kampusch« . Les jeunes filles ne rêvent plus de devenir starlettes d’un cinéma bis. Elles rêvent de faire le buzz comme Nabila (dont le physique est d’ailleurs difficile à distinguer de celui d’une pornostar). Le milieu du X ne leur offre plus cette possibilité d’être invitées sur tous les plateaux télé et de parader sur le tapis rouge. En 2000, Hot Vidéo était lu par l’ensemble de la presse mainstream, et chaque film « du 1er samedi du mois » attirait sur Canal + environ deux millions de téléspectateurs. Aujourd’hui, agonisant en cette période de crise économique, ce milieu ne leur propose que des cachets revus à la baisse pour des prestations de plus en plus hard. Les gifles et strangulations sont devenues banales. A Prague, certaines filles acceptent de se faire remplir le rectum de crème chantilly qu’elles doivent ensuite expulser face à la caméra. C’est dire si le fond à été touché.
Face à de telles perspectives professionnelles, ce milieu attire désormais les actrices qu’il mérite. Les starlettes d’antan se sont transformées en individues parfois à la limite de l’analphabétisme, exorcisant face à la caméra on sait trop quel traumatisme passé. Je ne veux surtout pas les stigmatiser et vous faire croire qu’elles seraient actuellement toutes ainsi. Ne nions pas non plus l’existence de certaines personnes qui tentent d’élever le niveau et qui effectuent leur travail du mieux qu’ils peuvent. Cependant, les professionnels du milieu m’accorderont que ces « cas sociaux » sont en bien plus grand nombre qu’avant. Anciennement limités au milieu de l’amateur ou du pro-am, ces « cas soc’ » sont désormais sur le devant de la scène « pro », faute de mieux.
Mais également de la joie
Si je dresse un bilan noir de ce qu’est devenu ce genre qu’on ne peut malheureusement plus qualifier de « cinématographique », il n’empêche que ces 14 années m’ont permis de rencontrer des personnes surprenantes, touchantes, intelligentes. Je pense à Nina Roberts, cette femme si entière, les nerfs à vif, mais à l’âme si belle. Je songe aussi à certaines actrices qui ont également su tenir la distance, telles que Nomi, actrice depuis 15 ans, toujours aussi ravissante et posée, qui, elle non plus, ne s’est jamais droguée et a su se respecter. Je pense à Liza Del Sierra, grande gueule, mais qui, telle une fourmi, met chaque sous de côté pour assurer son avenir. Je ne me fais pas non plus de souci pour Katsuni. Malgré nos divergences sur notre façon d’envisager ce milieu, je sais qu’elle pourra se raccrocher à son intelligence pour affronter sa période de « Rhabillage« .
En repensant à toutes ces années, je ne peux parfois m’empêcher de piquer des fous rires, me remémorant toutes les fois où nous avons joué les Spielberg du pauvre, tentant des effets spéciaux avec trois bouts de chandelle. Même nos scènes de sexe étaient parfois d’une drôlerie surréaliste.
A 18 ans, je ne voulais pas suivre le chemin trop bien tracé de mes études. Je souhaitais faire de ma vie mon propre roman. J’ai donné un pseudo à mon héroïne, qui a finalement fini par fusionner avec moi-même. 14 années après, mes choix professionnels ne sont évidemment plus les mêmes. Cela fait plus de 10 ans que je ne suis plus actrice, j’ai écrit une dizaine de livres et plusieurs dizaines d’articles, j’ai réalisé des dizaines de films, reportages, documentaires… Et aujourd’hui, l’histoire continue ! On peut la juger, la critiquer. C’est vrai qu’elle n’a pas toujours été glorieuse. Mais c’est celle que j’ai écrite avec sincérité. Et rien que ça, c’est déjà pas mal, non ?








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Bon anniversaire Ovidie, et bonne continuation sur ta voie si singulière !
(je suppose que c’est l’émotion qui t’a fait passer à côté de l’une ou l’autre faute de frappe > « se fut le début d’une lente agonie » dans le paragraphe « 2001-2002 : le début du déclin » et « mes choix professionnelles » dans le dernier paragraphe
)
Bonjour Ovidie,
Bon anniversaire à vous !
14 ans déjà…
Je me souviens de ma découverte de « Orgie en noir » diffusé sur Canal + et de m’être dit qu’il y avait une voix féminine différente dans le porno.
Vous avez cité il y a quelques semaines Annie Sprinkle et les précurseurs du porno féminin dans les années 70, mes comédiennes préférées étaient et restent Annette Haven, Teri Hall, Constance Money, Marilyn Chambers, Seka, Lisa de leeuw, Brigitte Lahaie, Leslie Bovée, etc. Le X français d’Alpha-France reste ce qui s’est fait de mieux à mes yeux durant les années 70. Vous-même vous êtes aussi précurseur(e) en France. Je pense à vos films comme je pense à Grisélidis Réal qui a libéré bien des mentalités et bien des femmes.
Merci pour le résumé du X français des années 90. J’y suis venu avec John B Root, et son premier CD-rom en 1996. Il y avait Coralie et Léa Martini. Si je peux me permettre je vous comparerais à Coralie, puisque vous avez œuvré toutes deux dans le X français, pour l’état d’esprit et pour cette aventure qui vous a fait vous croiser durant des années. Léa Martini elle, était une superstar tchèque comme Olivia de Treville à la même époque, slovaque quant à elle.
Cela me rappelle quelques VHS que j’avais achetées au début des années 2000 aux Puces de Saint Ouen à Paris. Les bacs étaient poussiéreux et apparemment cela n’intéressait personne. Format cassette vidéo qui petit à petit fut en perte de vitesse en 2001, 2002, puis VHS laissées de côté. Remplacées par le DVD et la VOD. Des cassettes Colmax. Celui-là même qui distribua les films de Mario Salieri au milieu des années 90, quand triomphait aussi Private.
En ce qui concerne le porno chic, j’irais jusqu’à dire que celui-ci a explosé en 1993-1994, quand Andrew Blake s’est fait connaître en France avec « Obsessions cachées 1 et 2″. Il était à l’époque en concurrence artistique (et loyale je pense) avec Michael Ninn qui signait « Sex » en 1994 puis « Latex » en 1995. Dorcel a fait du porno chic dans les années 70 et jusqu’au début-milieu des années 80 avec Michel Ricaud, enfin il y avait souvent de la lingerie et des bas de soie noire (en référence à un film des années 70 que vous devez sans doute connaître).
J’ai connu les achats sous le manteau au début des années 90 de revues érotiques comme « Penthouse » qui étaient bien plus émoustillantes que nombre de photos que l’on peut voir aujourd’hui à la vue de tous sur les colonnes Morris des kiosques à journaux. A l’époque il s’agissait de braver un interdit, ou de demander à un copain s’il pouvait enregistrer en cachette le X mensuel de Canal. Aujourd’hui c’est d’une banalité…
Merci pour cette rétrospective et pour ce commentaire à chaud, sensible et drôle à la drôle sur votre métier et vos confrères/collègues.
P.S : Au fait comment est Jean-Pierre Léaud dans la vie, aussi lunaire que dans ses films ?
Madame,
Je vous ai lu très peu, mais assez pour vous dire ma sincère admiration et tout mon respect pour l’intelligence et la perspicacité de votre pensée et le rare équilibre d’élégance, de concision et de rigueur de votre plume. Vous valez largement bon nombre de nos « intellectuels » bien en vue.
Ne connaissant pas votre filmographie, c’est donc sans sous-entendus que je peux aussi admirer votre beauté féminine. Votre intelligence, votre beauté et votre parcours font de vous une femme très rare au milieu de tellement d’hommes médiocres. J’ai très plaisir à vous dire mon admiration et mon respect.
Etant donné que vous avez été dotée généreusement en Eros et en Philias, il ne me reste qu’à vous souhaiter de trouver très vite (si ce n’est pas déjà fait) votre forme particulier d’Agape et surtout d’avoir tout le bonheur que vous désirez.
Cordialement,
Damian Dell